Raconte moi un métier avec Nelly Gable

1/ Pourriez-vous nous raconter ce qui vous a fait devenir graveur et responsable des poinçons?

Diplômée de l’École Boulle en 1980, j’ai d’abord travaillé en bijouterie, pendant 6 ans, comme graveur sur acier en modelé au service de Murat. L’Imprimerie nationale recherchant un graveur expérimenté sur acier a contacté l’École Boulle qui m’a mis en relation avec cette institution.

En 1987, j’ai donc intégré le Cabinet des poinçons où j’ai reçu la formation spécifique à la gravure de poinçons typographiques Métier auparavant exclusivement masculin.

Mon maître d’alors était Jacques Camus issu de la fonderie Deberny et Peignot.

Au fil des années, je me suis intéressée et j’ai participé à l’ensemble de la chaîne graphique au sein de ce qui est devenu, l’Atelier du Livre d’art et de l’Estampe.

2/ Pourriez-vous nous parler de l’origine de votre métier et depuis quelle époque existe le métier de graveur et responsable des poinçons? Et aujourd’hui ? 

L’origine de la gravure de poinçons, permettant la fabrication de caractères mobiles, remonte à Gutenberg qui était lui-même issu de l’orfèvrerie.

Le poinçon, barreau d’acier sur lequel une lettre à l’envers et en relief a été gravée, sera frappé dans un bloc de cuivre. Dans cette matrice en creux seront fondus des milliers de caractères en plomb qui serviront à la composition typographique.

Ce métier de graveurs a disparu avec l’évolution de l’imprimerie dans les années 60/70.

En 1948 avait été créé, par Louis Gauthier, le Cabinet des poinçons pour conserver notre collection unique au monde. Collection qui nécessite la présence de graveurs pour son entretien. C’est-à-dire essentiellement la réfection de poinçons abîmés que nous devons  reproduire à l’identique en conservant leurs défauts.

C’est le dernier atelier où nous pouvons former des graveurs de poinçons typographiques. En septembre 2014 Annie Bocel, issue de l’École Estienne, a commencé une formation sous l’égide des Maîtres d’art (INMA – Institut National des Métiers d’Art)

3/ Quelles sont les qualités requises pour ce métier ? Et quelles compétences spécifiques se développent avec l’expérience ?

Les qualités requises pour ce métier comprennent la curiosité artistique, le goût pour le dessin, une dextérité manuelle, un certain intérêt pour le travail du métal sous toutes ses formes, de la patience et du perfectionnisme. La gravure de lettres est si rigoureuse qu’elle ne permet aucune distraction. Il ne faut jamais oublier que ce signe s’inscrit dans un ensemble afin de respecter l’harmonie de la page imprimée.

Jacques Camus, mon Maître ayant commencé sa carrière comme apprenti, me disait : Je n’ai jamais réussi à siffler en gravant…

L’expérience acquise est primordiale, que ce soit à travers la fabrication des outils spécifiques nécessaires à la perfection du travail ou à l’éducation de l’œil qui permet de détecter les imperfections.

Dans ce corps de métier les anciens disaient qu’il fallait 10 ans d’expérience pour graver un”g” en minuscule. À ce propos, il faut toujours rester humble en regard du travail fourni par ces graveurs. Imaginez cette présence à l’Atelier de 230 000 poinçons réalisés depuis la première moitié du XVIe siècle !

4/ Quels conseils donneriez-vous aux jeunes qui souhaitent entreprendre ce métier ?

La passion pour un tel métier devient le moteur et fournit l’énergie pour persévérer.

5/ Un souvenir inoubliable que seul votre métier a pu vous offrir ?

Le plaisir de ce métier est, malgré la petite échelle, d’avoir la sensation d’être l’architecte d’une œuvre monumentale. Et quelle satisfaction de faire surgir, à partir de l’acier si dur et si froid, une telle finesse et délicatesse incarnée par une lettre ou un signe qui se met à “vibrer”.

Nelly Gable est graveur et responsable du Cabinet des poinçons

Maître d’art de l’équipe de l’Atelier du Livre d’Art et de l’Estampe de l’Imprimerie Nationale, member de l’IMAP.

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