Raconte moi un métier avec Flory Brisset

1/ Pourriez-vous nous expliquer la raison pour laquelle vous avez choisit d’exercer ce métier ?

J’ai choisi d’exercer la profession de directeur artistique et de créateur de textiles et broderie contemporains par passion. Cela n’a pas fait l’objet d’un réel choix, mais est le fruit d’un processus naturel entamé dans le domaine des arts appliqués. Souhaitant orienter ma vie vers le domaine de la création, je désirais à l’origine me diriger vers l’architecture. J’avais alors, déjà une pratique textile, mais je ne pensais pas que la broderie puisse encore être pratiquée professionnellement en France. La rencontre et mon travail aux côtés d’Aurélie Lanoiselée, créatrice textile, qui m’a conforté et m’a permis de percevoir le champ des possibles dans ce domaine. L’obtention d’un diplôme des métiers d’art de broderie et d’un master en direction artistique à l’École Duperré a donné les bases au développement de ma carrière. Alors étudiante j’ai crée en 2011 l’atelier Flory Brisset au sein duquel j’assure la direction artistique et en 2012 la marque de Sculptures à Porter FYB. Je crée ainsi des œuvres textiles qui interrogent des problématiques liées aux savoir-faire traditionnellement féminins et manuels. Le mariage entre technologies, matériaux innovants et savoir-faire traditionnels des métiers d’art leur confèrent une lecture contemporaine et ancre ces œuvres dans le champ de la création contemporaine. Au sein de l’atelier je collabore avec les directions artistiques des maisons de Haute Couture et de Prêt-à- Porter de luxe pour la création de « broderies » au sens très large du terme, il s’agit bien plus de sculptures textiles, qui peuvent également prendre la forme d’objets, d’accessoires (boutons brodés, passementeries, broderie de chaussure …), de bijoux, qui interrogent des problématiques liées au corps. Mon champ de création ne s’arrête pas là contrairement à l’image collective de la broderie, tout mon intérêt consiste à faire sortir du cadre cette pratique, notamment en habillant l’espace. Ainsi nous concevons des œuvres uniques qui questionnent les espaces qui les reçoivent, de manière à mettre en exergue une caractéristique de l’architecture, ou à y faire écho. Je joue alors avec les propriétés textiles de manière à créer des œuvres qui nous donnent une nouvelle lecture et une autre vision des volumes.

2/ Pourriez-vous nous parler de l’origine de votre métier et depuis quelle époque existe t-il ? Et aujourd’hui ?

La broderie n’a pu naître qu’avec l’usage de l’aiguille, c’est l’homme de Cro-Magnon, 30 000 ans avant notre ère qui eut l’idée de l’aiguille à chat. Les ouvrages brodés les plus anciens connus à ce jour sont des bordures au point de feston retrouvées sur une tunique scandinave datant du début de l’âge du bronze, mais aussi d’autres broderies moins anciennes comme, des applications de cuir et de feutre trouvées en Sibérie dans les Monk Altaï, ainsi que des réalisations des nomades datant du IVème siècle avant J.C. qui ornent une housse de scelle et représente des griffons. On retrouve également des broderies dans les tombeaux égyptiens, les plus anciennes découvertes sont indifféremment monochromes ou polychromes. Mais c’est surtout par les textes que nous connaissons les somptueux ouvrages de l’antiquité, essentiellement rapportés dans les écritures et les bas-reliefs de Sumer et de Babylone qui nous permettent de suivre l’évolution de l’ornementation qui s’étend peu à peu à tous les vêtements. Durant le Moyen-Age en Normandie la broderie acquiert ses lettres de noblesse avec la tapisserie de Bayeux, prétendument attribuée à la reine Mathilde. Exécutée par des brodeurs saxons entre 1088 et 1092 cet ouvrage de plus de 70m de long, compte en une série de tableaux comprenant 530 personnages, l’épopée de Guillaume Le Conquérant à la célèbre bataille de Hastings, victoire qui lui a valu le trône d’Angleterre. Les brodeurs appartenaient ensuite à une corporation reconnue dès 1272. Au XVIIe siècle, Louis XIV et Colbert galvanisèrent l’industrie du textile. Les brodeurs du Cerceau, Lebrun, Berain puis de la Salle, Bony, Dugourc vont donner un caractère architectural à leurs créations. Ils inventent des rinceaux de feuilles d’acanthe et des couronnes de feuillage, fruits, fleurs exotiques. La magnificence du Roi Soleil reste pourtant sans égale. Cérémonies fêtes, mascarades, costumes pour l’opéra fournissent du travail à toute la corporation des brodeurs. Avec la production mécanisée de la fin du XIXe se répand la vogue des ouvrages sur tulle faits à la machine. Ces produits pourtant bon marché copient très bien les dentelles de Lille ou de Chantilly. Au XXe siècle et avec Charles Frédéric Worth le précurseur de la Haute Couture, fit passer le couturier du rôle de fournisseur à celui de créateur. Il fit travailler en matière de broderie l’atelier Michonet, que reprendra Albert Lesage en 1922 dont les créations devinrent caractéristiques des années folles. Dans cette lignée de nombreuses maisons de Mode et de broderie virent le jour. Après-guerre et jusqu’à nos jours la Haute Couture est un terrain d’exploration pour la création textile où cohabitent plusieurs approches et sensibilités. Les ateliers classiques qui ont gagné leurs lettres de noblesse sont internationalement reconnus pour la qualité de leur travail. Depuis plusieurs dizaines d’années, ils ont également installé leurs ateliers en Asie, réalisant ainsi l’essentiel de l’exécution des broderies pour la Haute Couture et le Prêt-à- Porter en Inde. Parallèlement, un champ plus exploratoire et plastique est investi par des artistes textiles ou de plus petits ateliers. Ils développent des pratiques hybrides qui dépassent le domaine de la mode et investissent le design, les galeries et la rue. A l’instar de que ce que nous développons au sein de l’atelier, les nouvelles technologies nous permettent une relecture des savoir-faire de manière à transcender la technique et à réinventer des pratiques toujours aussi riches et sans limites.

3/ Quelles sont les qualités requises pour ce métier ? Et quelles compétences spécifiques se développent avec l’expérience ?

La principale qualité est la compréhension, il faut être capable de comprendre à la fois le discours créatif ou conceptuel des directeurs artistiques ou stylistes, mais aussi les discours plus techniques ou pratiques des artisans ou techniciens et savoir y répondre. Il faut également, avoir une bonne connaissance de la création artistique tant passée que contemporaine, cerner les influences et les tendances majeures. Et enfin,être passionner, très motivé, persévérant et avoir tout de même un peu de patience. La capacité à anticiper les besoins et les envies des clients vient avec le temps et au fil des collaborations, ainsi une recherche de concert s’instaure et enrichit la réflexion.

4/ Quelle différence faites-vous entre un artiste, un designer et artisan d’art?

Une différence évidente existe dans le travail et les approches de ces trois métiers, même si au regard du code des impôts et de celui de la sécurité sociale les critères de distinctions ne sont pas les mêmes, ce qui crée bien des soucis. Ces différences tendent à s’estomper, et les professionnels adoptent plusieurs de ces casquettes. Un artiste crée des œuvres identifiées et reconnues comme tel, qui interrogent des problématiques, qui posent questions et qui ont vocation à porter la réflexion du spectateur de l’œuvre. Comme l’illustre cette citation de Paul KLEE « L’art ne reproduit pas le visible. Il rend visible » La figuration que prend l’oeuvre n’a pas de vocation utilitaire. Un designer est un créateur industriel, il dessine des objets utilitaires à partir d’un cahier des charges de manière à ce que cet objet soit reproductible en série. Un artisan d’art est un artisan qui de par la qualité de son travail élève sa pratique à un niveau supérieur, c’est également un professionnel qui possède une compétence ou une pratique technique rare. Pour autant, les frontières sont perméables ainsi des artistes n’utilisent plus nécessairement les « Beaux Arts », comme la peinture, la sculpture, etc. et ont recours aux savoir-faire des métiers d’art pour la réalisation de leurs œuvres, ce qui est mon cas. De plus, des designers peuvent faire appel aux savoir-faire des métiers d’art, ou collaborer avec des artisans d’art. Rien n’est impossible dans ces domaines.

5/ Quels conseils donneriez-vous aux jeunes qui souhaitent entreprendre ce métier ?

Le principal conseil que je puisse donner est celui justement d’entreprendre d’être dans l’action, c’est ainsi que les rêves se réalisent et que le beau transcende la morosité et les doutes. Il faut être conscient des difficultés et s’en saisir pour créer, c’est de la contrainte et de sa conscience que la réussite est possible.

6/ Un souvenir inoubliable que seul votre métier a pu vous offrir ?

Il ne s’agit pas de souvenir à proprement parler, mais de la satisfaction que procure ce métier. J’apprécie tout particulièrement la capacité à se transcender ainsi que l’adrénaline que procurent par exemple les collections Haute Couture ou la création d’une œuvre magistrale. De plus, faire de sa passion son métier et dédier sa vie à une pratique qui vous est chère n’a pour moi par d’équivalent. Ainsi l’émulation intellectuelle lors de la création d’une œuvre et la satisfaction physique lors de la réalisation est un réel accomplissement.